Marie-Laure, alpiniste diabétique : grimper avec un corps qu’on ne contrôle pas toujours

Chez Climbing Bitches, on aime les récits qui déplacent les lignes. Pas seulement les récits de performance. Les récits de corps, de résistance, de réinvention. Ceux qui montrent qu’on peut faire autrement, qu’on peut prendre sa place là où on ne nous attend pas, et avancer même quand le cadre semble avoir déjà décidé pour nous. Marie-Laure, coach pro dans le contrôle aérien suisse, fait partie de ces femmes-là.

Quand elle se présente, un mot revient presque immédiatement : la montagne. Pas comme un décor, pas comme un hobby, mais comme quelque chose de profondément transformateur. “Quand je rencontre quelqu’un, au bout de trente secondes, il y a le mot montagne qui sort”, dit-elle. C’est sa passion, mais aussi ce qui a changé sa vie.

Aujourd’hui, elle mène un projet hors norme : devenir la première Française diabétique à réaliser un 8000 mètres au Népal. Mais réduire son parcours à cet objectif serait passer à côté de l’essentiel. Car derrière l’expédition, il y a une histoire bien plus vaste : celle d’une jeune fille à qui l’on a annoncé brutalement, à 13 ans, qu’elle était diabétique de type 1. Et qu’en plus, “le sport, c’est fini”.

Pour beaucoup, ce type de phrase agit comme une condamnation. Pour elle, ce fut un point de départ.

Je suis assez rebelle”, raconte-t-elle. Alors elle accepte la maladie, parce qu’elle n’a pas le choix. Mais elle refuse la limitation qu’on voudrait lui imposer avec. Son quotidien devient celui d’une personne qui doit faire “le travail de son pancréas” à sa place, avec des injections d’insuline chaque jour, une attention constante à son taux de sucre dans le sang, et une adaptation permanente. Une charge invisible, que beaucoup ne voient pas.

La montagne, elle, n’était même pas une évidence au départ. Marie-Laure vient de région parisienne, ne se sentait pas particulièrement attirée par le froid ou l’alpinisme. Et puis un jour, presque par hasard, elle découvre un sommet, la Grande Rochette, lors d’un séjour à La Plagne. Le lendemain, seule, sans matériel, elle monte. Il y a un départ d’avalanche, elle est secourue. Un moment charnière. Un de ceux qui bouleversent un rapport au vivant.

À cet instant, quelque chose s’ouvre. La peur n’éteint pas l’appel, elle le révèle. “Je me suis dit : en fait, je suis vivante.”

À partir de là, tout change. Elle commence à s’entraîner sérieusement, d’abord en trail, puis en haute montagne. Elle apprend, elle se forme, elle accumule les expériences, les sommets, les adaptations. Elle apprend aussi à ne plus cacher son diabète. Parce qu’au début, comme beaucoup, elle a tenté de le garder pour elle.

Un jour, après une course dans le désert, un champion lui tend son propre trophée. Elle vient de terminer 7e féminine sur un 75 kilomètres, et il lui dit, en substance : avec ce que tu fais avec ton diabète, ton parcours est encore plus fort. Ce geste agit comme un déclencheur. Quelque chose se réaligne. Ce qu’elle vit ne doit plus être dissimulé. Au contraire : cela mérite d’être montré.

C’est là qu’un autre projet commence à prendre forme. Plus haut, plus ambitieux, mais aussi plus collectif. D’abord un 7000 mètres. Puis, aujourd’hui, un 8000 au Népal. Non pas pour cocher un sommet, mais pour ouvrir un espace. Pour montrer qu’un corps diabétique n’est pas un corps condamné à renoncer. Pour donner de l’espoir à des enfants à qui l’on annonce encore trop souvent la maladie comme une fermeture plutôt qu’un défi à apprivoiser.

“L’objectif, ce n’est pas juste : je fais un 8000. C’est aussi qu’un enfant diabétique puisse se dire : elle l’a fait, donc moi aussi je peux faire du foot, de la natation, de la grimpe, du bloc.”

Le projet est aussi scientifique. Parce qu’à haute altitude, la question du diabète est encore très peu documentée. Lors d’une première expédition sur un 7000, l’insuline gèle. Sans insuline, elle meurt. Voilà la réalité nue. L’expédition s’arrête là. Pas à cause de la forme physique, pas à cause du mental, mais parce qu’aucune solution n’existe alors pour protéger le traitement dans ces conditions extrêmes.

Ce retour est violent. Mais fidèle à ce qu’elle raconte de son parcours depuis le début, elle ne s’arrête pas sur l’échec. Elle s’adapte.

Avec l’un de ses sponsors, Salewa, elle travaille à la création de pochettes spécifiques pour protéger l’insuline du froid. L’année suivante, elle repart sur un 6000, dans des conditions très dures, avec du vent violent et un froid extrême. Cette fois, le système tient. Le projet peut continuer.

Ce qui frappe dans son récit, c’est cette façon de parler de la maladie sans dramatisation, mais sans minimisation non plus. Elle ne romantise rien. Elle décrit un effort constant, un calcul de chaque instant, une vigilance invisible. Elle explique que tout repose sur l’expérience, sur les essais, sur la connaissance intime de son propre corps. Rien n’est vraiment documenté. Il faut apprendre en marchant. Et parfois inventer ce qui n’existe pas.

Mais il y a aussi autre chose dans son parcours : la place des femmes. Ou plutôt, la difficulté à la prendre dans des milieux qui se disent ouverts, alors qu’ils restent souvent traversés par les mêmes logiques d’exclusion.

Marie-Laure en parle avec beaucoup de justesse. Le fait d’être systématiquement sous-estimée. De voir ses performances minimisées. D’entendre toujours une réserve, un “oui mais”. Oui, mais ce n’était pas technique. Oui, mais ce n’était pas si haut. Oui, mais quand même…

Et puis il y a les relations ambiguës, les faux soutiens, les entraînements qui dérapent, les hommes qui ne sont pas là pour la montagne mais pour autre chose. Il y a les partenaires qui se retirent quand une femme refuse l’ambiguïté. Il y a la violence de voir sa préparation parasitée par des logiques d’ego ou de domination.

Dans ses mots, comme dans les tiens, on sent à quel point ce sujet est encore minimisé. Comme si le simple fait de le nommer devenait déjà gênant. Comme si dénoncer l’ambiance n’était pas “sportif”. Comme s’il fallait toujours continuer à faire semblant que tout va bien.

Et pourtant, elle le dit clairement : il y a aussi des hommes extraordinaires. Des vrais partenaires. Des passionnés. Des gens respectueux, soutenants, fiables. Des personnes qui ne font pas de différence entre elle et un autre partenaire de montagne, ni à cause de son sexe, ni à cause de son diabète. Ce contraste est important. Le sujet n’est pas de distribuer les bons et les mauvais points. Le sujet, c’est de parler vrai.

Dans la montagne comme ailleurs, ce qu’elle recherche, ce n’est pas l’inclusion de façade. C’est la sincérité de la passion. Le respect dans l’action. Le lien de cordée au sens plein : celui où ce que tu fais a un impact direct sur l’autre.

À l’écouter, on comprend aussi que son projet dépasse largement l’ascension. Ce qu’elle construit, c’est une vie qui lui ressemble. Une vie où elle ne grimpe plus seulement pour elle, mais aussi pour transmettre, ouvrir, documenter, encourager. Une vie où la montagne devient un lieu de vérité.

Quand on lui demande ce qu’elle aimerait laisser comme message, sa réponse est simple et bouleversante : penser à soi à 80 ans. Être capable de se demander si l’on sera fière de ce qu’on a osé. Si l’on pourra rire en se disant qu’on a eu l’audace de tenter.

C’est peut-être ça, au fond, la force de son parcours. Pas seulement de grimper haut. Mais de le faire sans renoncer à elle-même. Sans cacher ce qu’elle traverse. Sans attendre d’être parfaitement légitime pour exister dans cet espace.

Marie-Laure ne grimpe pas pour entrer dans une case. Elle grimpe pour l’ouvrir.

Et on a hâte de suivre la suite.

Pour suivre les aventures de Marie-Laure, c’est ici.

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