Bloc, glaciers et engagement : mon voyage presse Patagonia au Val di Mello,
Actus.
On y était
Publié le
lun. 26 oct. 2026
Trois jours de bloc, de rencontres et de prises de conscience
Début octobre, Patagonia m'a invitée en voyage presse dans le Val Masino, au pied du Val di Mello, en Italie. Au programme : la présentation de la nouvelle Rock collection, beaucoup de bloc dehors, et surtout des rencontres avec des grimpeurs, des scientifiques et des militants qui font bouger les lignes.
Autour de la table, des médias et des revendeurs venus de toute l'Europe, l'équipe Patagonia, et une belle bande d'ambassadeurs : Zoe Hart, Sean Villanueva O'Driscoll, Nolwenn Berthier, Sofie Paulus, mais aussi Zofia Reych, anthropologue, qui organise le Women's Bouldering Festival. Je vous raconte.
Patagonia, une marque née de la grimpe
On l'oublie souvent, mais Patagonia vient de l'escalade. Avant les vêtements, Yvon Chouinard fabriquait du matériel dans un hangar de Ventura, en Californie, avec sa bande de grimpeurs et de surfeurs (pour en savoir plus, retrouvez l'article de Dom sur l'histoire d'Yvon Chouinard). Du matériel d'escalade qui lâche, c'est dangereux : de là vient l'obsession de la marque pour des produits solides, polyvalents et réparables.
Cette logique va jusqu'au bout. Patagonia répare plus de 100 000 vêtements par an et défend une idée que j'adore : réparer est un acte radical. La marque reverse 1 % de son chiffre d'affaires depuis plus de 20 ans, et depuis 2022, la Terre est son seul actionnaire. Concrètement, les bénéfices qui ne sont pas réinvestis partent financer la protection de la nature.
La Rock collection : « every climber boulders »
Le fil rouge de la collection tient en une phrase : tout grimpeur fait du bloc. Que tu sois en falaise, en grande voie ou que tu débutes en salle, le bloc est notre point commun, et c'est la porte d'entrée la plus accessible de l'escalade. Ce message me parle forcément : à chacun son Everest.
La collection a été portée par Aidan Roberts et Katie Lamb, deux des meilleurs bloqueurs du monde, qui ont prototypé et cousu eux-mêmes les premières pièces. Elle reprend l'esprit de la ligne Rhythm des années 2000, jusqu'au logo écrit à la main, avec des photos prises en Europe plutôt qu'à Yosemite. Les pièces qui m'ont marquée :
- Le pantalon Beta Mind, la star : coupe droite et décontractée, arrière renforcé contre les frottements, et une articulation cachée dans le patronage. Un pantalon d'escalade qui n'en a pas l'air.
- Une polaire en chanvre, une première : 40 % de chanvre et 60 % de polyester recyclé, très douce, qui ne peluche quasiment pas.
- Le sac Blocksmith 20 L, pensé pour se glisser dans un crash pad plié.
- Une brassière à dos croisé, sans élastique autour de la cage thoracique, pour mieux respirer pendant l'effort.
J'ai aimé que l'équipe insiste sur un point : ces vêtements ont un look lifestyle, mais ce sont de vrais vêtements de grimpe, faits pour durer. Et les fibres naturelles prennent enfin de la place.
Le panel des ambassadeurs : au-delà de la performance
Le moment le plus fort, pour moi, c'était ce panel animé par Zoe Hart. Guide de haute montagne à Chamonix, elle est la quatrième Américaine à avoir décroché le diplôme et la première étrangère à enseigner à l'École nationale des guides. Toute sa carrière, elle s'est fait une place là où les femmes n'étaient pas les bienvenues.
Sean Villanueva O'Driscoll, grimpeur belge de big wall, nous a raconté sa dernière expédition au Pakistan : 15 jours sur la face ouest, encore vierge, du Tahu Rutum, à 6 000 mètres, avec Siebe Vanhee et Simon Welfringer. Avec en prime une anecdote mémorable sur trois jours de tempête dans le portaledge, et une seule lecture disponible sur la liseuse de Simon : le Kama Sutra.
Nolwenn Berthier a quitté la compétition après le Covid pour le rocher, surtout le trad. Elle prépare un film autour d'un projet dans le Verdon pour questionner notre rapport à la performance, omniprésente à l'école, au travail, partout. Son idée : une performance plus sensible, plus connectée aux autres et au territoire. Pour elle, la communauté de l'escalade est un refuge, un endroit où l'on choisit ses propres règles.
Sofie Paulus, doctorante allemande, travaille sur les pratiques durables en escalade. Avec son projet EcoPoints Frankenjura, elle encourage à rejoindre les falaises sans voiture. Elle nous a aussi raconté son enquête auprès de 230 grimpeurs dans la vallée de Cochamó, au Chili, pour imaginer un parc national qui protège la nature sans fermer l'accès aux grimpeurs.
L'activisme, pas seulement un chèque
Harry, de l'équipe impact, nous a montré comment Patagonia soutient les associations bien au-delà des dons : rencontres entre ONG, vitrines de magasins dédiées à des combats locaux, salariés libérés pour manifester, et la plateforme Patagonia Action Works pour s'engager près de chez soi.
Depuis septembre 2022, le Holdfast Collective, qui reçoit les bénéfices de la marque, a donné plus de 250 millions de dollars. Cet argent a notamment permis d'amorcer le rachat de la vallée de Cochamó, au Chili, qui était en vente chez Sotheby's, pour en faire un parc national avec les communautés locales. En Europe, Patagonia soutient depuis des années la protection de la Vjosa, en Albanie, l'une des dernières rivières sauvages du continent, aujourd'hui de nouveau menacée.
Zofia Reych, anthropologue, nous a aussi présenté le Women's Bouldering Festival, soutenu par Patagonia, qui fêtera ses 10 ans l'an prochain.
Des montagnes qui changent sous nos yeux
Le dernier jour, on est descendus de nos blocs pour regarder la montagne autrement.
Federica Nova, de l'association des Amis du Val Codera, nous a fait découvrir cette vallée voisine accessible uniquement à pied. Il n'y reste que 5 à 7 habitants permanents. Les bénévoles cultivent la terre, entretiennent les terrasses, font vivre les traditions et ont même créé un hôtel éclaté dans les maisons du village.
Riccardo Scotti, glaciologue au Servizio Glaciologico Lombardo, nous a ensuite mis une bonne claque. Les Alpes se réchauffent deux fois plus vite que la planète : +3 °C depuis l'ère préindustrielle. Elles ont perdu 70 % de leur glace, et la Lombardie compte 126 glaciers disparus depuis 1991. Ses time-lapses du glacier de Fellaria, où la glace a perdu plus de 44 mètres d'épaisseur en sept étés, sont impressionnants. Son message est simple : la seule façon de sauver les glaciers, c'est de protéger le climat. Et notre destin est lié au leur.
Enfin, Martha, photographe et membre de Mountain Wilderness, nous a présenté les combats de l'association : contre les centrales solaires et les héliports dans les zones encore sauvages, pour le démantèlement des installations abandonnées en montagne, et pour une escalade plus propre. Un chiffre m'a marquée : environ 87 % de l'empreinte carbone d'un grimpeur vient de ses déplacements. Elle-même voyage à vélo jusqu'aux falaises, et son astuce m'a fait rire : laisser sa corde à la maison et en emprunter une sur place.
Ce que je ramène dans mon sac
Je suis partie pour découvrir une collection de vêtements, et je reviens avec bien plus. Ces trois jours m'ont rappelé que l'escalade, ce n'est pas qu'une histoire de cotation. C'est une communauté, un rapport aux lieux qui nous accueillent et une responsabilité envers les montagnes qu'on aime.
Et je vais vous dire la vérité : dans le milieu de l'escalade, je n'ai pas toujours réussi à me sentir à ma place. Pendant ce voyage, entourée de personnes incroyables, avec un niveau de fou, je me suis sentie pleinement à ma place, pleinement accueillie et pleinement écoutée. Et ça, c'était génial.
Alors je retiens quelques gestes simples : réparer avant de racheter, acheter d'occasion, prendre le train ou le bus quand c'est possible, et respecter les gens qui vivent là où l'on grimpe.
Merci à toute l'équipe Patagonia Europe pour l'invitation, aux ambassadeurs pour leur générosité, et à toutes les personnes rencontrées pour ces échanges. À chacun.e son Everest, et prenons soin du nôtre.
Photos : Nathalie Rabusseau / Climbing Bitches