« Tous les corps ont le droit d’exister dans le sport » — Rencontre avec Margaux Lifestyle

Aujourd’hui, on sort un peu des blocs, des prises et des salles d’escalade pour aller courir avec Margaux, alias Margaux Lifestyle sur les réseaux sociaux.

Blogueuse, runneuse, sportive depuis des années, Margaux partage un rapport au sport qui résonne très fort avec ce qu’on défend ici : avancer à son rythme, reprendre sa place, refuser les injonctions à la performance, et surtout rappeler qu’il n’existe pas un seul corps légitime pour faire du sport.

Son histoire traverse la course à pied, le triathlon, la prise de poids inexpliquée, le cyberharcèlement, les diagnostics tardifs, la reconstruction, mais aussi la joie de recommencer doucement, sans se battre contre soi-même.

Avec elle, on parle de running lent, de corps qui changent, de grossophobie, de pathologies féminines, de plaisir, de dossards, de short qui remonte, de brassière qui sauve la vie, et de cette phrase qu’on pourrait appliquer à tous les sports : on court, on grimpe, on bouge — mais surtout, on le fait pour soi.

Parce que finalement, que l’on soit sur un mur ou sur un chemin, le message reste le même : il n’y a pas besoin d’être rapide, fine, forte ou performante pour avoir sa place.

Il suffit parfois d’oser commencer.

Natte : Déjà, merci d’avoir accepté cette interview, Margaux. Ça faisait un moment que je te suivais avant même de me mettre à courir. La course, c’est très récent pour moi. Je me suis surtout rendu compte récemment que mon cardio devenait problématique… Je me suis retrouvée essoufflée au bout de trente secondes sur un bloc.

Mais surtout, tu donnes une image du running qui fait moins peur. Tu casses un peu tous les clichés autour de ce sport.

Je vais te laisser te présenter rapidement pour les grimpeurs et grimpeuses qui vont lire cet article — ceux qui disent encore : “Le running ? Jamais de la vie.”

Margaux : Je m’appelle Margaux, j’ai 33 ans, je suis une petite sudiste expatriée à Lyon.

J’ai commencé la course à pied en 2012 après un passage catastrophique en classe prépa. J’étais arrivée à la fac complètement épuisée mentalement. Je ne supportais plus d’être assise sur les bancs de la fac, j’étais constamment énervée.

À la base, je me suis mise à courir pour faire un peu de sport parce que j’avais pris du poids et que j’avais besoin de me défouler. Et puis ma mère, qui avait plus de 50 ans à l’époque, me narguait un peu gentiment en me disant : “Regarde, moi je vais courir une heure avec ma copine et je suis moins en galère que toi.”

Là, mon ego a pris un coup. Je me suis dit : “Ce n’est pas possible que ma mère de 50 ans coure mieux que moi alors que j’ai fait dix ans de gym.”

Et au fil des semaines, je me suis rendu compte que plus je courais, plus ça s’apaisait dans ma tête. La prépa m’avait tellement détruite mentalement que je n’arrivais plus à me concentrer, plus à être patiente. La course m’a vraiment aidée à retrouver un équilibre.

Petit à petit, j’ai commencé à structurer mes entraînements, à apprendre ce qu’était l’endurance fondamentale, la VMA…

Nathalie : Comme les grimpeurs avec leurs histoires de lolotte ou de contrepointe…

Margaux : Exactement !

Nathalie : Du coup, endurance fondamentale, VMA… pour les grimpeurs et les grimpeuses qui débarquent ?

Margaux  : L’endurance fondamentale, c’est l’allure où tu es censée pouvoir parler en courant. C’est l’allure “facile”, celle où ton corps construit son endurance sans être dans le rouge.

Et la VMA, c’est en gros ton allure maximale, ta vitesse maximale.

Puis de fil en aiguille, j’ai continué jusqu’à courir un marathon en 2017. Il s’est super bien passé, j’ai même quasiment pas eu de courbatures après.

Puis la vie a repris le dessus. J’ai quitté Paris, lancé mon entreprise… et en 2019, j’ai commencé à prendre du poids.

Au début, j’ai mis ça sur le compte d’une relation toxique. Beaucoup d’apéros, beaucoup de restos, moins de sport. Puis cette personne m’a quittée en me disant qu’il était “dégoûté” par mon corps après mes dix kilos pris.

Donc forcément, je me suis dit que le problème venait de là.

J’ai essayé de perdre ce poids “comme il fallait” : manger moins, bouger plus, refaire attention. Sauf que ça ne marchait pas. Et je continuais à grossir malgré une augmentation énorme de ma charge d’entraînement.

Je suis même passée au triathlon. Je faisais jusqu’à quinze heures de sport par semaine. Et malgré ça, je continuais à prendre du poids.

J’ai vu plein de médecins qui me répétaient : “Vous mentez forcément. Mangez moins, bougez plus.”

Alors je suis tombée dans une restriction alimentaire énorme. Je supprimais les féculents, je réduisais toutes mes portions, je pulvérisais l’huile d’olive au pschitt dans la poêle…

C’était devenu totalement malsain.

Et pendant ce temps-là, je régressais dans ma pratique. Je n’arrivais plus à finir certaines courses. J’ai commencé à connaître mes premiers DNF.

Margaux : Did Not Finish. Les courses que tu ne termines pas. Soit parce que tu abandonnes, soit parce que tu dépasses les barrières horaires et qu’on t’élimine.

Nathalie : DNF, pour les grimpeurs qui lisent l’article ?

Je suis vraiment entrée dans un cercle vicieux d’autodestruction.

Et par-dessus tout ça, il y a eu le cyberharcèlement sur les réseaux sociaux à cause de mon poids.

Nathalie : Ça a commencé quand ?

Margaux : Vers 2022-2023. Il y avait un groupe Facebook où des gens republiaient les contenus de sportifs amateurs pour se moquer d’eux, avec une préférence pour les femmes et les influenceuses.

Et une fois que tu étais repartagée dessus, tu te prenais des vagues de commentaires et d’insultes.

Ça a duré quasiment deux ans.

Nathalie : Franchement, bravo d’avoir tenu.

Margaux : Au début, je le prenais pour moi. Puis j’ai commencé à voir une psy.

Et au final, elle m’a aidée à comprendre qu’il y avait surtout un énorme problème dans mon rapport au corps, à l’alimentation, au sport, et qu’il fallait d’abord soigner ça.

Puis un jour, je suis allée voir une dernière diététicienne. Ma dernière chance.

J’étais à +33 kilos sur la balance.

Et en trois mois, elle m’a dit : “Le problème, ce n’est pas vous. Il y a autre chose.”

C’est là que les diagnostics sont tombés : SOPK avec résistance à l’insuline, puis lipœdème.

Pour la première fois, quelqu’un m’a dit : “C’est normal que ça ne fonctionne pas.”

Et surtout : “Maintenant, il faut manger.”

Malheureusement, malgré tout ce qu’on a essayé de mettre en place, ça ne fonctionnait toujours pas. J’ai donc été opérée d’une sleeve début février.

Aujourd’hui, je suis à plus de trois mois post-opératoire. Tout se passe très bien. J’ai repris la course doucement, le vélo, la natation… et surtout, j’essaie de reconstruire sans pression.

On ne va pas se mettre la pression pour accrocher un dossard. On reconstruit d’abord physiquement, et on verra ensuite.

Nathalie : Et entre-temps, tu as aussi créé le Slow Running Club à Lyon.

Margaux : Oui. Là, c’est en pause avec mon post-op, mais ça reprendra en septembre.

L’idée, c’était de créer un espace pour les personnes qui courent lentement et qui ne trouvent pas leur place dans les running clubs classiques.

Parce qu’on te dit souvent : “Allure débutant : 6’30 au kilomètre.”

Sauf que… non. 6’30, ce n’est pas débutant pour beaucoup de gens.

Donc moi, ma devise, c’est : “Pas plus vite que 8’30.”

Et surtout : on court à l’allure de la personne la plus lente.

Pas le fameux : “On t’attend plus loin.”

Parce que ce “on t’attend”, il fait mal.

Tu es derrière, tu galères seule, tu as parfois des remarques, tu complexes, tu te sens nulle.

Donc l’idée, c’était de créer un vrai espace bienveillant où les gens courent réellement ensemble.

Nathalie : Et ça amène aussi beaucoup de questions autour du corps, de la place des femmes dans le sport…

Margaux : Oui, totalement.

Quand j’ai pris du poids, tout est devenu compliqué. S’habiller. Trouver des brassières adaptées. Des shorts qui ne remontent pas. Gérer les frottements.

Et puis les remarques.

“Allez, cours la grosse, ça te fera du bien.”

Les klaxons. Les sifflements.

Les gens qui pensent que le problème, c’est juste le poids.

Alors qu’en réalité, les études récentes montrent que le surpoids n’est pas automatiquement la cause des blessures. Mais les idées reçues sont encore très présentes.

Tu te retrouves dans une contradiction permanente :on te dit de faire du sport pour perdre du poids, mais quand tu fais du sport en étant grosse, on te dit que tu ne devrais pas faire ce sport-là.

Nathalie : Qu’est-ce que tu aimerais dire aux personnes qui n’osent pas commencer ?

Margaux  : Avant de savoir courir, il faut savoir marcher. Et avant de savoir marcher, on a tous appris à ramper.

On a tous été débutants un jour.

Ce qui compte, c’est d’y aller progressivement et d’arrêter de se comparer au voisin.

On ne connaît ni sa génétique, ni son parcours, ni son vécu.

Et surtout, il faut garder en tête pourquoi on pratique.

Il y en a qui sont drivés par la performance, et c’est très bien. Mais il ne faut pas imposer cette vision du sport aux autres.

Moi, je suis tout aussi heureuse pour quelqu’un qui passe sous les 40 minutes au 10 km que pour une personne qui finit son premier 10 km en 1h30.

Il n’y a pas de hiérarchie dans l’effort.

Nathalie : Dernière question : qu’est-ce qui te rend aujourd’hui le plus fière dans ce que tu construis ?

Margaux :À titre personnel, je suis fière d’être encore là. De ne pas avoir abandonné pendant ces cinq années où j’avais l’impression de me noyer.

Et sur les réseaux, ce qui me touche le plus, ce sont les messages.

Quand une femme m’écrit :“J’ai osé courir en short.”“J’ai osé prendre un dossard.”“J’ai trouvé une brassière adaptée grâce à toi.”

Ou même récemment, un homme m’a écrit pour me dire qu’il avait compris ce qu’était le lipœdème grâce à mes contenus, et qu’il était allé s’excuser auprès de sa belle-sœur qu’il jugeait depuis des années.

Là, tu te dis que tout n’est peut-être pas perdu.

Aujourd’hui, je crois que mon plus gros combat, c’est simplement de rappeler que tous les corps ont le droit d’exister dans le sport.

Nathalie : Merci pour ce moment, vraiment !

Merci pour tout ce que tu apportes au sport. Tu rends le running plus accessible, plus humain, plus doux aussi.

Et je pense qu’on a besoin de ça aujourd’hui : plus de représentation, plus de voix différentes, plus de personnes qui montrent qu’on peut faire du sport autrement.

Que l’on grimpe, que l’on coure, que l’on pédale… il n’y a pas une seule manière légitime d’être sportif.

Et parfois, le plus courageux, ce n’est pas d’aller vite.

C’est simplement d’oser prendre sa place

Merci à Margaux pour cette interview inspirante et pour son partage.

Vous pouvez la suivre : sur les réseaux sociaux et sur son blog !

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