Rencontre avec Fabienne Personnic : “On m’a dit d’arrêter la montagne.” Elle a gravi l’Everest.
À 42 ans, est infirmière, mère de famille, alpiniste… et l’une des rares femmes françaises à avoir gravi l’Everest. Une ascension déjà exceptionnelle en soi.
Mais son histoire prend une toute autre dimension lorsqu’on découvre d’où elle vient… et surtout ce que son corps traverse depuis des années. Fabienne est atteinte d’une maladie des os de verre ainsi que d’une spondylarthrite ankylosante sévère et évolutive.
Petite déjà, son corps envoie des signaux d’alerte : douleurs, fractures, fatigue chronique, articulations instables. Mais pendant longtemps, personne ne comprend réellement ce qui lui arrive.
Elle passe pourtant toutes ses vacances en montagne, dans les Alpes, au sein d’une famille où l’on vit dehors, où grimper et marcher font partie du quotidien. Très jeune, elle découvre l’escalade et l’alpinisme. Adolescente, elle rêve même d’intégrer l’ENSA pour devenir guide de haute montagne.
Mais à mesure que les douleurs augmentent, la montagne s’éloigne.
À 16 ans, elle arrête complètement.
Puis vient la vie “normale”.
Les études.
Le travail.
La famille.
Elle devient infirmière, construit sa vie malgré les douleurs qui s’installent progressivement dans son quotidien. C’est après la naissance de son premier enfant que tout bascule réellement.
Les fractures se multiplient.
Les examens s’enchaînent.
Le diagnostic tombe finalement : maladie des os de verre. Puis un second : spondylarthrite ankylosante sévère.
À seulement 24 ans, les médecins lui annoncent que son corps présente “un âge osseux d’environ 60 ans”. Pendant des années, on lui explique alors tout ce qu’elle ne doit plus faire.
Plus de montagne.
Plus de sport “dangereux”.
Plus de prise de risque.
Alors Fabienne met sa passion de côté. Elle avance comme elle peut, malgré les douleurs permanentes et un corps qui casse parfois sans prévenir.
“Je me couchais le soir, tout allait bien. Je me réveillais le matin avec un orteil fracturé.”
Quand j’appelle Fabienne pour cette interview, je pense discuter avec une femme qui a gravi l’Everest malgré la maladie.
Mais très vite, la conversation devient autre chose.
On parle du corps qui lâche.
Du regard des autres.
Du handicap invisible.
Des femmes qu’on tente de remettre à leur place.
Du besoin vital de se sentir vivante.
Et surtout de cette phrase qu’elle prononce très calmement :
“J’avais l’impression de passer à côté de ma vie.”

“J’avais l’impression de passer à côté de ma vie”
Pendant longtemps, Fabienne applique tout ce qu’on lui conseille.
Elle vit “sous cloche”.
Mais les fractures continuent malgré tout.
Alors un jour, quelque chose casse intérieurement.
“Je me suis dit : soit tu continues à survivre… soit tu recommences à vivre.”
Le retour à l’escalade : “Mais je peux encore”
En 2019, un ami pompier lui propose de retourner grimper.
Elle n’a pas mis de chaussons depuis presque quinze ans.
Elle pense avoir tout perdu.
Puis dès les premières voies, les sensations reviennent.
“Je me suis dit : mais je peux encore.”
Dans les vestiaires ce soir-là, elle rencontre une autre femme, Bénédicte, qui reprend elle aussi l’escalade après des années d’arrêt.
Elles deviennent partenaires de grimpe.
“Les lundis et mercredis soir”, raconte Fabienne avec un grand sourire.

Le diagnostic qui change tout
Puis arrive 2020.
IRM.
Verdict brutal : son genou est détruit.
Un médecin évoque une prothèse totale extrêmement risquée à cause de sa maladie des os de verre.
Sinon, il faudra bloquer définitivement la jambe.
Fabienne sort du cabinet médical et reste longtemps assise dans sa voiture.
Puis une pensée traverse tout.
“Je me suis dit : si c’est maintenant que ma vie s’arrête… alors j’ai envie de vivre vraiment avant.”
Et c’est là que naît Le Piolet de Verre.
“Pourquoi pas l’Everest ?”
Au début, elle pense simplement retourner en haute montagne.
Puis les idées deviennent plus ambitieuses.
Un trek.
Un sommet.
Une expédition.
Puis un soir :
“Je me suis dit : pourquoi pas l’Everest ?”
Elle éclate de rire en racontant ça aujourd’hui.
Mais elle commence immédiatement à se préparer.
Physiquement. Mentalement. Financièrement.
“Il n’existe aucun mode d’emploi pour grimper avec mes pathologies.”
Alors elle apprend seule.
Elle bivouaque dehors.
Porte des sacs lourds.
Teste son corps.
Observe ses limites.
Les sponsors, les refus et le validisme
Avant même la montagne, Fabienne se heurte au regard des autres.
Elle envoie près de mille mails à des entreprises et sponsors.
Très peu répondent.
Et lorsqu’elle présente son projet devant une grande entreprise française dans le cadre d’une bourse d’expédition, les questions portent presque uniquement sur sa maladie.
Pas sur son niveau.
Pas sur sa préparation.
Puis un homme finit par lui demander :
“Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux profiter de vos enfants plutôt que d’aller risquer de vous tuer là-bas ?”
Elle marque un silence en racontant cette scène.
Puis ajoute simplement :
“J’ai compris qu’il fallait encore prouver qu’on avait le droit d’être là.”

L’Everest : trouver sa place
Quand elle arrive au Népal, le camp de base est encore en construction.
Les Sherpas déplacent des pierres, montent les tentes, installent les structures.
Fabienne ne parle presque pas anglais.
Elle se sent complètement à part.
“Comme un cheveu dans la soupe.”
Puis un Sherpa lui tend un petit caillou en plaisantant.
Fabienne attrape alors un énorme bloc de pierre à la place.
“Bon. Celui-là, on le met où ?”
Tout le monde éclate de rire.
Et à partir de ce moment-là, elle trouve enfin sa place dans l’équipe.
Elle aide.
Soigne des blessures.
Fait même des points de suture à un Sherpa.
Le sommet… puis l’enfer
Quand Fabienne parle de l’Everest, il n’y a aucune glorification.
Elle parle des avalanches.
Des séracs qui craquent la nuit.
Des corps qui lâchent.
Puis viennent les complications.
Une crise de Crohn à plus de 6000 mètres.
Une perte de poids énorme.
Le risque permanent d’être évacuée.
Pour réussir la pesée médicale obligatoire, elle glisse même des pierres dans ses poches pour paraître plus lourde.
Puis arrive la montée finale.
Le masque à oxygène qu’elle supporte mal.
L’épuisement.
Le froid.
À plus de 8000 mètres, elle croise un alpiniste décédé.
Elle atteint finalement le sommet de l’Everest. Mais elle le dit très clairement :
“Au sommet, je pensais surtout à la descente.”
Quelques heures plus tard, un bloc de glace lui tombe sur la jambe droite.
Puis son genou commence à hémorragier.
“Là, il n’y a plus de mental. Il y a juste : tu mets un pied devant l’autre.”

Mingmar
Dans tout son récit, un nom revient constamment : Mingmar, son Sherpa.
Quand Fabienne redescend blessée et épuisée, c’est lui qui veille sur elle toute la nuit au camp 2.
Il la réveille régulièrement pour lui faire boire du thé chaud.
Lui réchauffe les mains.
La maintient éveillée.
“C’est devenu quelqu’un de ma famille.”
Le Manaslu et la violence ordinaire
En 2024, Fabienne repart au Manaslu.
Mais cette fois, l’expédition prend une autre tournure.
Un alpiniste slovène l’interpelle constamment.
“The fucking French woman.”
“Tu n’as pas vraiment fait l’Everest.”
“On t’a portée.”
Jour après jour, il la rabaisse devant les autres.
Personne ne réagit.
Personne ne le recadre.
Et Fabienne encaisse jusqu’au trek retour, après des semaines de fatigue et d’altitude.
Puis un soir, après une remarque de trop :
“Je lui ai foutu une tatane dans la tronche.”
Elle éclate de rire en racontant ça.
Mais derrière cette scène, il y a surtout l’usure immense de devoir sans cesse justifier sa place.
Parce qu’elle est une femme.
Parce qu’elle est malade.
Parce qu’elle refuse les limites qu’on voudrait lui imposer.

“Le handicap n’est pas une fin”
À la fin de notre échange, Fabienne revient sur quelque chose d’essentiel.
“Il y a des jours où je ne peux pas marcher… et pourtant il y a des jours où je fais un 8000.”
Puis elle ajoute :
“Le handicap, ce n’est pas une fin en soi. Le chemin sera juste différent.”
Aujourd’hui, prépare une nouvelle expédition vers les Gasherbrum, au Pakistan. Et en refermant cette interview, je ne retiens pas seulement l’Everest.
Je retiens une femme qui refuse qu’on décide à sa place de ce qu’elle est capable de vivre.
Vous pouvez suivre les prochaines aventures de sur Instagram : Le Piolet de Verre
Mais aussi soutenir la prochaine expédition de Fabienne en participant à la cagnotte ici : https://www.leetchi.org/fundraisers/clara-chaperon
Chez Climbing Bitches Instagram, on suivra aussi sa prochaine expédition au Pakistan. Parce que certaines histoires méritent d’être racontées jusqu’au bout.



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